[TRADUCTION] "Sorry Not Sorry : my apology addiction" le plaidoyer de Lena Dunham

Publié par LaManouchka sur 29 Mai 2016, 08:00am

Catégories : #UpgradeMe

Dans un article court mais superbement articulé, Lena Dunham, la réalisatrice de la série Girls - série génialement barrée et réaliste à la fois - explique qu'elle souffre d'une maladie, une sorte de déformation féminine. Ce mal la pousse à s'excuser constamment, même quand elle n'a absolument rien fait qui puisse être dommageable à qui que ce soit.

Cet article a tellement raisonné en moi que j'ai voulu le partager avec vous. Vous trouverez l'article original directement sur Linkedin (lien ci-dessous).

Et voici ma traduction :

"La chanson "Lemonade" de Beyonce a été un événement important pour de nombreuses raisons profondes, dont l'une d'entre elles, non des moindres, est le fait qu'elle ait offert aux femmes une mélodies sur laquelle elle peuvent chanter encore et encore les mots "Sorry not sorry" {= "pas vraiment désolée"}. Cette rengaine est immédiatement devenue populaire sur Instagram, dans les album de fin d'année {aux USA}, au cours des Enterrements de Vie de Jeunes Filles bourrées et gueulardes. D'une part parce que c'est une phrase facile à retenir et aussi parce qu'il permet aux femmes d'exprimer (en toute sécurité tout en prétendant être Bey) à quel point être n'en peuvent plus d'être désolées.

Demander pardon est une maladie de notre époque et je suis prête à parier (bien que je n'ai aucune étude pour appuyer mes dire) que beaucoup de femmes prononcent par jour "je suis désolée" plus souvent que "merci" et "de rien" réunis. Un très grand nombre de femmes que que connais s'excusent comme s'il s'agissait d'une mission qu'il leur a été confiée par le gouvernement (nous garderons les raisons de cela pour un important texte sociologique). Nous nous pressons de le dire quand nous sommes interrompues. Nous le crions à travers un restaurant bondé quand quelqu'un arrive tard et que nous perdons la réservation de notre table. Nous le murmurons quand un homme nous frôle dans la rue. Alors même que j'écris ces mots, un camion de glace joue sa musique exaspérante sous ma vitre et je meurs d'envie de courir m'excuser auprès du chauffeur pour mon agacement.

Je ne sais pas vraiment à quel moment commencent les "désolée" dans la vie mais je me souviens distinctement du jour où je me suis confondu en excuses auprès d'une fille qui ne m'avait pas invitée à son anniversaire à l'époque de l'école primaire alors qu'elle avait distribué des invitations à toute la classe sous mes yeux. Désolée pour mes larmes. Désolée que tu sois si méchante. Désolée de ne pas être le type de personne que l'on invite à une fête le dimanche après-midi. Pardon, pardon.

Mais pour citer Madonna "Je ne suis pas désolée (je ne suis pas désolée)... Je ne suis pas ta pute, ne me refile pas ta merde !". Parce que, très souvent quand je dis "je suis désolée", c'est parce qu'en fait je suis énervée. Vraiment énervée. Tellement énervée que j'ai peur que tout sauf "je suis désolée" me fasse sortir de mes gonds et déverser le jus hideux de ma rage sur quelqu'un. Je suis à la fois énervée et prête à faire plaisir. Du coup, dire "je suis désolée" fait tampon et sécurise sagement mes émotions. "Je suis désolée" c'est le papier cadeau avec un joli nœud.

Je dis "désolée" toute la journée, ce qui n'a aucun sens quand on considère le fait que je ne suis ni un seigneur de guerre, ni un chauffard ivre, ni un livreur de pizza qui fonce sur le 6ème avenue en terrorisant les piétons. Je suis une femme qui a parfois raison, parfois tord, mais qui pourtant s'excuse tout le temps. Cela me saute aux yeux depuis que je suis devenue mon propre patron, il y a 6 ans. C'est compliqué d'être maître de soi, mais en tant que femme du haut de mes 24 ans (jeune femme, une fille, qu'importe ce que j'étais à ce moment-là) j'ai ressenti très fortement avec une pointe de danger, une combinaison de totale assurance et du pire syndrome de l'imposteur imaginable. Des hommes de deux fois mon âge devait attendre ma validation sur le tournage de "Girls" et je me devais d'exprimer mes besoins et souhaits à une masse d'avocats, agents et scénaristes. Et bien que ma dévotion à mon travail annulait toute expression d'anxiété, cela n'atténuait pas mon besoin maladif de m'excuser. Si je changeait d'avis, si quelqu'un n'était pas d'accord avec moi, et même si quelqu'un m'avait mal entendu ou avait fait une erreur... j'étais tellement, tellement désolée. "Si tu dis encore une fois que tu es désolée, je vais te tuer avec amour" me texta Jenni lors d'une réunion. "Je suis désolée" lui répondis-je.

C'est finalement mon père qui m'a mise au défi : "que se passerait-il si tu passais la semaine entière sans t'excuser une seule fois ?". J'étais alors de retour au travail après une semaine de pause pour des raisons de santé et je me sentais particulièrement vulnérable, traduction : désolée. "Ma chérie, tu t'es excusée 10 fois au cours des 10 dernières minutes." Je lui ai répondu que c'était pire avec mes amis et carrément incontrôlable quand j'étais au travail où je m'excusais même quand j'allais au toilettes. Mon père aime contrer mes inquiétudes avec une agressivité teintée d'amour : "Ressaisis-toi bordel de merde !".

Le lendemain je tentais de relever son défi. Mais par quoi remplacer "désolée" ? Eh bien pour commencer, vous pouvez le remplacer par l'expression claire de vos besoins et désirs. Et il s'avère que quand vous exprimez ce que vous voulez (sans fausses excuses) tout le monde en profite. Vos employés savent ce que vous attendez d'eux et peuvent faire leur travail avec clarté et fierté. La dynamique est saine et ouverte. Vous ressentez 79% de honte en moins (21% de honte humaine c'est une base incurable, n'est-ce pas ?)

Au final, dire "je m'excuse" vous rend encore plus désolé. Dans les relations amicales ça crée une tension et une dynamique bizarre là où à la base il n'y en a pas. Pensez-y une minute : si votre ami(e) passe sa journée à s'excuser pour des détails que vous ne notez même pas, alors vous commencez à vous poser des questions sur ce qu'il ou elle a pu faire ! Et tout le monde est perdu ! Disons simplement que lorsque vos amis ont vraiment besoin de vous présenter des excuses, ils le feront. Et quand ce sera le cas pour vous, vous aussi vous le saurez.

Attention, je ne nie pas le pouvoir de vraies excuses, en particulier dans l'univers professionnel. Une des choses les plus importantes que puissent faire une personne qui a une poste à responsabilités, c'est d'assumer ses erreurs et s'excuser sincèrement et spécifiquement, de façon à ce que ses collègues constatent qu'elle a vraiment appris de ses erreurs et qu'elle va s'améliorer (je vais essayer, OK ?!). Mais si la plupart des femmes que je connaisse - et certains messieurs aussi - devaient tenir un journal d'excuses, je parie que les excuses sincères seraient rares au milieu d'une litanie d'excuses réflexes tout au long de la journée.

Je ne dirais pas que l'expérience proposée par mon père m'a guérie. Après tout, je m'excuse généreusement depuis 1989 - à l'instar des saucisses en croûte ou de la lecture des potins de stars, ce n'est pas une habitude facile à rompre. Mais cela a eu le mérite de me montrer une meilleure voie. Une idéal auquel j'aspire. Quand je remplace les excuses par l'expression clair et sincère de mes sentiments, c'est un monde de possibilités de communication qui s'ouvre à moi. Je suis juste désolée que ça ait pris autant de temps."

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LinC 30/05/2016 02:53

Article vraiment bien, je crois que je vais remettre mes "sorry" en question maintenant.

LaManouchka 30/05/2016 18:47

C'est aussi la conclusion que je me suis faite ;) Et avec le recul, effectivement parfois c'est un réflexe, la politesse apparente cache peut-être une fuite, un évitement ou un effacement de soi inconscient.
C'est décidément un article qui donne à réfléchir !
A bientôt :)

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